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La création - par Maître Bertram de Minden, Retable de Saint Pierre de Grabow. Hambourg, Kunsthalle

Dieu n’a pas créé le meilleur des mondes

Ou à propos de quoi peut-on dire que le monde est le meilleur possible ?

Dieu a t-il créé un monde parfait ? Oui dirait Leibniz… mais de quelle perfection parle-t-on ? Celle-ci se situe-t-elle sur un plan métaphysique ?

Jean-Miguel Garrigues, o.p., Le dessein de Dieu à travers ses alliances, Dijon-Quetigny, Éditions de l’Emmanuel, 2003, p. 17.

Dieu n’a pas créé le meilleur des mondes. Tout d’abord celui-ci n’existe pas, même dans l’idéal, car tout monde créé pourrait reproduire de manière participée [1] la perfection de Dieu selon un degré supérieur, et cela infiniment puisque le Créateur dépasse infiniment la créature [2]. Mais de manière plus déterminante par rapport au but que Dieu s’est donné dans son dessein créateur, il y a le fait que nous ne sommes pas fait pour l’ordre du monde. Aussi, si notre vie s’éternisait dans le monde, fût-il le « meilleur des mondes », même celui-ci serait pour nous un enfer, puisque nous n’y verrions pas Dieu, qui est notre seule fin ultime. Dieu a donc voulu un monde adapté à la contingence de personnes libres créées en chemin vers Lui et, dans le cas de l’homme qui est un esprit incarné, marchant à travers le hasard et l’inachèvement de la matière, cette part de chaos que comporte le monde matériel (cf. le « tohu-bohu » de Gn 1, 2) [3]. Ce monde a suffisamment d’imperfection pour appeler un achèvement et un dépassement qui ne peut se faire qu’avec le concours de la liberté des hommes, dans l’ordre de la justice et de l’amour [4]. Cet ordre transcende la création matérielle, parce qu’il relève ultimement du Royaume de Dieu qui est le partage de la vie trinitaire…

Notes de Christus

[1] « De manière participée » : seul Dieu posède l’être à proprement parler, les étants, autrement dit les créatures, ne font que recevoir l’être qui leur vient de Dieu, et cela de manière constante. Nous n’avons pas l’être en propre.

[2] Même un monde posé idéalement serait en deçà de la perfection divine qui, elle, est pur acte d’être, la perfection du monde ne se pose pas sur un plan métaphysique.

[3] À la différence de l’ange, pur esprit se connaissant parfaitement en lui-même et dont le choix, une fois posé, ne peut être que radical et définitif, l’homme, de par sa composition matière-forme, est soumis aux fluctuations psychologiques dans ses décisions. La nature humaine est donc inférieure à celle des anges d’un point de vue ontologique, mais le P. Jean-Marie Dominique Philippe faisait remarquer que nous sommes appelés à dépasser les anges dans l’ordre de l’amour, justement à cause de l’imperfection matérielle : par rapport aux anges, esprits parfaits en eux-mêmes, nous sommes moins autonomes, nous avons donc plus besoin d’avoir recours à Dieu.

[4] Si le vocable « meilleur des mondes » était utilisé par le christianisme, celui-ci ne le comprendrait donc pas sur le plan d’une perfection métaphysique mais comme une perfection du dessein bienveillant de Dieu sur l’homme, qui englobe la création dans la dynamique du salut. En effet, celle-ci n’a pas été créée sans but, elle est toute entière attirée vers son créateur : aspirant à la révélation des fils de Dieu, la création se situe dans un processus de transformation, un travail d’enfantement (cf. Rm 8, 19-22).